Enquête sur la clouterie à la main dans les Ardennes françaises (1933) | |
par M Jean ROGISSART - Instituteur à Nouzonville-La Cachette (Ardennes) | |
NOTA - Cette étude de M. Jean ROGISSART a été écrite d’après les notes reçues par le Comité du Folklore des Ardennes et ses propres et longues observations. Elle a été complétée par M.J. MASSIET DU BIEST qui y joint des références empruntées aux Archives dont il a la garde. | |
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Chapitre I L’introduction de la clouterie dans les Ardennes paraît remonter au XVIème siècle ; peut-être même, serait-elle une des suites du sac de Liège par Charles le Téméraire en 1467. En ce cas les premiers cloutiers seraient des réfugiés liégeois. Selon d’autres, le fondateur de Charleville, aurait fait venir vers 1607, toujours de Liège, des ouvriers cloutiers dont les apprentis auraient répandu le métier aux environs.
Un rôle d’emprunt forcé de 1554, levé dans la ville de Mézières pour la réparation d’une tour des remparts
(Archives de Mézières - EE 2) indique déjà de nombreux « clauteux » (clouteux ?) sinon dans le centre de la ville du moins
dans les faubourgs (St Julien, BERTAUCOURT, Faubourg de Pierre). Au XVIIIème siècle nous trouvons la clouterie
dans toute la vallée du nord des Ardennes. Sur les plateaux son règne fut des plus rare et des plus bref.
A SEVIGNY-LA-FORÊT, il ne dura que de 1855 à 1870 d’après Paulin Lebas. Mais à Revin et dans toute la
principauté de CHÂTEAU-REGNAULT, on cloutait certainement dès 1780 au moins (Archives départementales - Fonds
Coulon - F 301 - in fine et passim). Au début du XIXème siècle les progrès de la clouterie continuent. Nous avons l’intention de les suivre pas à pas d’après divers documents en particulier d’après les professions portées sur les listes électorales. De cette façon l’aire géographique de diffusion sera fixée sans contestation possible. Pour d’autres régions il se confirme que dès 1780 autour de JONVAL et dans la vallée de la Vence, l’industrie de la clouterie à main était prospère (voir articles de M. Henri Manceau, parus dans le Petit Ardennais des 27 et 29 octobre 1932 intitulés « le travail dans le RETHELOIS il y a 150 ans ». La clouterie eut son apogée de 1860 à 1870. Il n’est pas rare alors de compter dans un village jusqu’aux 2/3 de la population occupée à ces travaux (hommes, femmes, jeunes filles). Elle disparaîtra progressivement soit comme à NOUZON avant 1860, soit comme à Revin vers 1860, le plus souvent entre 1880 et 1890. Néanmoins elle subsiste encore de façon sporadique et accidentelle dans de rares localités les plus éloignées des centres. On y trouve quelques rares cloutiers, très vieux, obstinés à leur métier archaïque (BOHAN, GESPUNSART et THILAY). Même après 1918 quelques commandes de clous à la main (genre marine, gros spécimens) sont encore effectués à intervalles très rares (THILAY et GESPUNSART). Ces reprises courtes d’ailleurs semblent dues plutôt aux difficultés du réapprovisionnement d’après guerre, à la carence temporaire des ateliers mécaniques, aux besoins pressants de la reconstitution et actuellement au marasme industriel. Les commandes sont, en effet, trop infimes pour pouvoir économiquement être faites à la machine. Peu à peu se constituent ou coexistent d’autres activités : petite quincaillerie, d’abord à usage familial et personnel : tisonniers, crochets, clenches etc.., puis à usage commercial. Il conviendrait de déterminer l’étendue de ces travaux de petite quincaillerie et de savoir dans quelle mesure le cloutier à main fabriquait tous ses instruments., de même à partir de quel moment il les acheta en ville. : la collection du regretté Docteur Louis HECHEMANN, de Mézières, contient, par exemple, une petite fraiseuse à villebrequin dont la pointe d’acier seule n’a pas été fabriquée par son propriétaire (voyez ci-dessous). Une étude, non pas folklorique mais sociologique et économique pourrait montrer, statistiques en main, comment des usines : boulonneries et fonderies, tuèrent par leurs gros salaires trois fois plus élevés la clouterie artisanale. Néanmoins il subsiste aujourd’hui encore des quincailleries et boulonneries à façon à l’emplacement même des ateliers de cloutiers de jadis. Chapitre II L’atelier d’un cloutier (Nicolas DIE à CHÂTEAU-REGNAULT) n’était qu’un appentis adossé contre le mur de la maison, de 3 m 50 à 4 m de long sur 2 m 50 de large. Sur le côté se trouvait une porte et une petite ouverture de 3 centimètres au carré non vitrée pour donner de l’air, la lumière étant obtenue par une petite lucarne sur le toit. En été la porte étant ouverte donnait de la lumière et de l’air respirable ; mais en hiver, la porte étant close, l’air était vicié , non seulement par les gaz de la fumée mais encore par les émanations d’une cabane à lapins. On garnissait d’ailleurs contre le froid la porte avec des genêts, et le soir, par peur des revenants, on la coinçait par une botte de fer (notes de M. RIGAUX concernant Joigny). A côté de la porte se trouvait le soufflet supporté par une petite maçonnerie de 0 m 80 adossé à l’autre pan de mur et sur laquelle reposait la buse et la tuyère ; une petite cavité garnie de terre grasse formait le foyer au dessus duquel s’élevait une petite cheminée maçonnée pour l’échappement de la fumée. Le bloc (voir plus loin) était à 0 m 25 ou à 0 m 30 du foyer. C’est là que en costume de coutil ou de toile protégé par une bannette en cuir souple de mouton ou en peau de chèvre tannée par lui-même (valeur : 2 F 50), chaussé de gros sabots tout en bois garni de cuir pour protéger ses chaussettes (waguettes) le cloutier travaille : l’hiver de 15 à 16 heures par jour, l’été beaucoup moins. Il s’occupait alors à cultiver ses champs, à essarter sa part de « waibe », à produire le maigre seigle de son pain ou servant à engraisser son cochon ou, enfin à « peler » les chênes dont l’écorce servait à la tannerie. Le plus souvent les cloutiers se groupaient par « boutique » de quatre ou cinq, au même local, chacun travaillait à son compte au même feu dont il payait proportionnellement le charbon, actionné par les mêmes chiens, dont on se partageait la pitance (reliefs de nourriture familiale). Par mesure d’économie, au feu de forge, bouillait la marmite de potée (soupe au lard, pommes de terre). Quand les femmes, ce qui n’était pas rare, travaillaient aussi, leurs enfants en bas âge demeuraient dans des corbeilles en coudrier (respes) installées à terre dans un coin. Ces boutiques se groupaient par mêmes affinités politiques (blancs ou rouges). Mais souvent elles étaient panachées et c’était alors entre adversaires d’homériques disputes, dont venait se régaler le voisinage. Certaines étaient décorées d’un fer à cheval, d’autres d’une peau de lapin, parfois d’une image de St Eloi (Joigny) mais il n’y avait aucune enseigne réellement homologuée. Chapitre III En général les cloutiers étaient de caractère jovial. On bavardait autant qu’on frappait. Cependant il n’y avait ni chanson de métier proprement dite, ni contes ayant spécialement trait à la profession. C’étaient des cancans sur tel ou tel camarade réputé, on ne sait trop pourquoi, plus simple que les autres. La vie restait très individualisée. Ils aimaient s’esbaudir à de joyeuses farces, dont le caractère n’avait d’ailleurs rien de spécifique et ne tenait pas à la profession, mais qui dénote plus naïve que la nôtre. On bouchait la cheminée d’une forge avec des gazons enfumant ainsi les ouvriers. On obstruait la tuyère de celui-là avec un bouchon de bois. On envoyait l’apprenti quérir du vent de soufflet. On se divertissait, le jeudi, à faire grimper dans la cheminée d’une forge quelque écolier plus curieux et plus naïf que les autres pour avoir le plaisir, après un coup de marteau frappé sur la hotte, de le voir redescendre tout noir de suie (Notes de M. RIGAUX de Joigny). Chapitre IV On ne peut affirmer que les cloutiers ont eu leurs saints particuliers et, par conséquent, leur fête corporative. Ste Barbe était honorée à GERNELLE. Ailleurs, les cloutiers honoraient St Eloi, à qui se substitua Ste Catherine (messe, gâteau, bal, tour du village, vin d’honneur et musique dont les frais incombaient aux patrons). Cette coutume d’ailleurs ne dura pas longtemps (M. RIGAUX de Joigny). Au mardi gras, les cloutiers comme les autres artisans, s’amusaient à « berluer » ou à jeter la boule ou le marteau (BRAUX, GESPUNSART, MONTCY). A ARREUX chaque joueur lançait une pipe en terre blanche sur le fumier ; celui dont la pipe était intacte gagnait. Le cloutier paraît avoir été pauvre, et même à l’excès. Sa nourriture ne consistait guère qu’en café au lait, pris par bolée sur le banc extérieur à sa boutique, en pommes de terre et salade au lard. L’almanach E. JOLLY (1875) recommande de ne pas se priver de viande, de réduire la consommation de tabac, de la bière et de l’eau de vie. Ceux de la Semoy brûlaient à leur forge, les escarbilles des fourneaux de Laval-Dieu, qu’ils allaient chercher à la hotte. Cette pauvreté était due aux salaires très faibles : de 1 F 40 à 1 F 50 par jour avant 1870, 2 F 50 avant 1880. En 1848 on ne gagnait que juste pour se payer un pain de huit livres (5 Francs) par semaine. Le métier leur déformait les mains, leur donnait l’épaule gauche plus haute que la droite et, assez souvent, la soufflerie les rendait bancals (voir plus loin). Chapitre V
L’outillage était assez rudimentaire .
Sur le bloc de bois dur fretté de fer étaient fixés : Chapitre VI
La partie la plus pittoresque de la boutique du cloutier était la soufflerie. Celle-ci a subi une évolution toute
particulière. Le soufflet (à doubles flasques) fut d’abord actionné au pied par l’intermédiaire
d’une branloire en bois ou « camperche ». Le pied gauche du cloutier travaillait seul à pédaler dans une
position oblique, la jambe se déformait l’homme devenait bancal. Chaque cloutier d’une boutique soufflait à
tour de rôle une heure. Dans certains villages le soufflet était tiré par une chaîne à mains.
On vit des inventeurs utiliser de petits ventilateurs dont le mouvement était commandé par la chute ralentie
d’un poids. Le mouvement même du ventilateur ralentissait cette chute. On remontait le poids jusqu’au faite
de la maison comme un poids d’horlogerie, environ toutes les deux heures et cela seul demandait dix minutes
de travail. Parfois la force de la pesanteur était multipliée par un jeu d’engrenages. On pouvait voir encore
ce système ingénieux en 1914 encore à Hautes-Rivières, chez M. Hénon. Mais le système de soufflerie le plus répandu était la « roue à chien ». La roue portait sur un bout de son axe une manivelle qui, à un moment de sa rotation comprimait le soufflet et, à l’autre, le détendait au moyen d’un contre poids (métal ou pierre placé au dessus du soufflet). Cette roue à chiens est restée populaire dans tout le pays. Chapitre VII
Venons en maintenant au moteur de cette roue, au chien, au « moteur à poils », comme le disait le regretté
Docteur HECHEMANN.
Les chiens travaillaient par relais de périodicité fixe ; ils travaillaient en général par couple. C’étaient des
roquets de tout poil et de toutes races, bons ou mauvais. Certains très intelligents, connaissaient l’heure du
travail d’après les gestes du maître, obéissaient à certains signaux (coups de marteau rythmés de façon
convenue). D’ailleurs il courait sur ces fameux animaux toute une série « d’anas » plus ou moins fantaisistes. Certains villages avaient près de cinq cent chiens.
D’après M. Henri Manceau, dans le Petit Ardennais du 21 février 1932, on fit croire à un homme
célèbre que LEVREZY était une République de chiens savants ; l’homme célèbre n’était autre que
Théophile GAUTIER, alors en villégiature dans les Ardennes, sur le chaland ou péniche frété par
Elysée de Montagnac. Les premiers cyclistes vers 1890 eurent souvent à leurs trousses les survivants de
cette République à LEVREZY et partout.
Vers midi, chaque propriétaire promenait son chien dans la rue, et chacun voulant que sa bête fut la meilleure en
force ou en intelligence on discutait, pour finalement exciter les chiens à se battre et voir qui aurait le dessus.
Les chiens soufflaient à tour de rôle. Ils avaient le sens de l’équité et du temps. On stimulait le paresseux en
lui lançant une escarbille rouge bien ajustée. Les chiens jouissaient d’un régime de contributions directes
spéciales, aujourd’hui encore en vigueur (voyez MACAJOTTE par
Jean Chapitre VIII Pour forger un clou on se servait du fer de SUEDE ou de Laval-Dieu, fendu, carré, de deux lignes ½ ou cinq millimètres ½. Le fer était mis au feu. Quand il était « blanc suant », on étirait sur la place un petit bout en pointe, on le paraît sur l’étape, on le coupait à demi sur le ciseau (en laissant la matière pour la tête sans le détacher complètement). On introduisait alors la pointe dans « la clouyère » et on le détachait de la barre par un mouvement de va et vient. Avec le marteau on forgeait la tête plate ou on usait de la bouterolle pour la ronde. D’un coup de marteau sur l’extrémité d’une bascule ad hoc, le clou sautait hors de « la clouyère ». Les clous étaient désignés selon leur grosseur et celle-ci par le poids du mille d’unités. Ainsi les clous de 6/4 pesaient 750 grammes le mille. Il existait en outre des clous de 2, 4, 6, 8, 10, 12, 14 et 16 quarts, ceux de 5 livres, de 6 livres etc..... Seuls les très habiles réussissaient à faire un clou d’une seule chauffe. Quant aux nombres de clous ils variaient de 1500 à 2000 par jour. Le nombre des coups de marteau donnés variait selon l’espèce de clous et l’habileté du cloutier. Les femmes excellaient aux petits grâce à la dextérité plus grande et à la légèreté de leurs mains.
Plus les clous étaient gros, moins ils étaient payés. Leurs variétés étaient très nombreuses. On fabriquait
en effet : Chapitre IX Les cloutiers travaillaient pour des maisons de Charleville, par l’intermédiaire d’un facteur. Celui-ci confiait à chaque ouvrier une provision de bottes de fer de 25 kilogrammes l’une, et le cloutier devait lui remettre 18 à 20 kilogrammes de clous par botte. Le supplément (défalcation faite des déchets) représentait le 1/10 de la botte, c’était le boni de l’ouvrier. La rémunération variait de 36 à 80 Francs les 100 kilogrammes, suivant les dimensions des clous. Chaque samedi ou le dimanche matin, on RELIVRAIT les clous au facteur, qui amenait le fer pour la semaine suivante et payait alors en argent ou parfois, à THILAY, en nature. Le facteur livrait ensuite à Charleville, soit par voiture, soit à dos d’âne (HAULME), soit par bateau. Chapitre X La langue populaire reflétait le métier dans ses expressions imagées ; ainsi une situation embrouillée, une mauvaise affaire s’appelait « une boutique à t’chin » c’est à dire « à chien ». D’un cloutier éméché on disait qu’il avait « reporté les clous », car souvent, le cloutier, au retour de ses livraisons buvait plus que de raison. On faisait, le lundi, un repos nécessité par les beuveries du dimanche. On plaisantait aussi sur le prix de la 81ème livre de clous. Cette dernière locution aurait besoin d’un commentaire et nous prions nos correspondants de nous le fournir au besoin. Chapitre XI En ce qui concerne les fêtes et foires spéciales aux cloutiers nous ne pouvons faire mieux que de reproduire les lignes suivantes de M. Marcel RIGAUX, professeur à l’école normale de Charleville concernant JOIGNY-SUR-MEUSE :
On faisait des gorges chaudes sur le compte de GUIGUITE ainsi qu’en témoigne le récit suivant :
Voilà encore une histoire de SANSON et DADANE (RAULIN et Marie Jeanne) :
Voici pour finir l’histoire de Toto ZAILLON : celui-ci se présenta un jour, chez MAIME, le
coiffeur d’occasion du pays, avec le plus grand sérieux, et lui demanda de « raser sa fausse barbe ».
Extrait de la revue du Folklore français et du Folklore colonial. (N° 6 - 1933) |
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